TRANSFERTS CULTURELS ET SOCLE COMMUN DE LA PÉDAGOGIE EUROPEENNE.L’itinéraire d’Alexandre Daguet (1816-1894)
>Abstract
L’objectif de cette thèse est de réévaluer la circulation des savoirs pédagogiques dans l’espace franco-suisse à l’aide de la méthodologie des transferts culturels. Afin de dépasser certaines limites inhérentes à l’Éducation comparée, nous insisterons sur les modalités de passage des savoirs et des méthodes d’un contexte culturel à l’autre, en éclairant les acteurs, les vecteurs ainsi que les transformations sémantiques opérées lors de ces échanges transnationaux.
Cette recherche, articulée sous la forme d’une Gesellschaftsbiographie, se focalise également sur les premiers pas d’une discipline, la pédagogie ou science de l’éducation, au travers de l’itinéraire du théoricien des idées Alexandre Daguet (1816-1894). Bien qu’il ait décliné l’appel de Ferdinand Buisson à édifier avec lui une « œuvre internationale d’éducation », son rôle de passeur reste à découvrir. En ce sens, une de nos hypothèses voudrait que la Suisse romande ait joué un rôle de « courtier » dans la diffusion de certains motifs entre l’Allemagne et la France. Au demeurant, Daguet incarne un point de passage central dans les transferts qui se concrétisent dans l’espace européen de la seconde moitié du XIXe siècle, notamment par sa position centrale au sein du puissant réseau des rédacteurs de revues scolaires. Dans l’Éducateur, Daguet et ses proches collaborateurs diffusent une theoria éclectique, inspirée par August Hermann Niemeyer et poursuivie par Victor Cousin, Theodor Fritz, Grégoire Girard, François-Marc-Louis Naville ou Gabriel Compayré. Consulté par l’élite scolaire française, un réseau se dessine autour de ce creuset romand qui jouit d’une certaine autorité, et dont la revue fait l’objet d’emprunts et permet une large circulation des méthodes hors des frontières nationales. Inversement, l’Éducateur se veut un ample réceptacle au sein duquel Daguet « essaie tout pour ne retenir que ce qui est bon ». C’est donc dans une démarche négative que l’essentiel de la théorie éducative du moment y est traduite, exposée et réinterprétée, formant par là même une mémoire infrastructurelle de la pédagogie occidentale.
Cette thèse permet de montrer qu’au-delà de l’angoisse comparatiste qui s’empare des marchés scolaires de la seconde moitié du XIXe siècle se dessine un socle interculturel des idées et des savoirs pédagogiques. À l’aube du siècle, assez peu préoccupés encore par la constitution d’une liturgie nationale, une poignée d’éducateurs installent un réseau afin de récolter les avancées d’une instruction populaire en friche. Mais à mesure que les identités se solidifient, les spécificités sont de plus en plus exaltées lors des Expositions universelles et les « exotismes » bientôt dévalorisés et dissimulés au profit d’un certain génie national.
Cette recherche souhaite donc déconstruire cette apparence trompeuse de Sonderfälle, pour mettre davantage de relief dans la constitution collective d’une pédagogie européenne. D’autre part, éclairer ces formes de métissages négligées tend à relativiser le concept de « modèle » national. Tout système possède en effet une dimension interculturelle et résulte de l’absorption plus ou moins consciente de codes étrangers naturalisés. Dans cette perspective, nous proposons le concept de « marqueterie », qui exprime de manière plus adéquate cette lente élaboration collective d’une science de l’éducation façonnée par de multiples resémantisations.
Sur le plan empirique, cette thèse s’appuie sur les écrits historiques et pédagogiques d’Alexandre Daguet, répertoriés dans un volume de 18’000 pages, sur plusieurs lectures systématiques et thématiques de l’Éducateur (1865-1890) et de la Revue pédagogique (1874-1890), sur les correspondances de Daguet, F. Buisson, V. Cousin et G. Girard, etc. Nous avons par ailleurs effectué des dépouillements dans de nombreux fonds d’archives, notamment dans le fonds F-17 de l’Instruction publique, à la Bibliothèque de la Société du protestantisme français, à la bibliothèque de la Sorbonne, aux archives de l’État de Neuchâtel, de Fribourg et de Genève, ainsi qu’aux archives de l’ancien évêché de Bâle à Porrentruy.
Mots-clés : transferts culturels, Michel Espagne, resémantisations, marqueterie, circulation des savoirs pédagogiques, histoire des sciences de l’éducation, Alexandre Daguet, Ferdinand Buisson, Victor Cousin, pédagogie éclectique, IIIe République, L’Éducateur, la Revue pédagogique.
01/2012
Recherche encouragée par le Fonds national suisse
(01/2012)
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