TRANSFERTS CULTURELS ET SOCLE COMMUN DE LA PEDAGOGIE EUROPEENNE. L’ITINERAIRE D’ALEXANDRE DAGUET (1816-1894)
1. Problématique
Durant le long siècle, la Suisse romande fut le refuge de plusieurs grands réformateurs de l’éducation française. Qu’on pense à Guizot (1799-1805) et son « berceau intellectuel » genevois, à Edgar Quinet (1857-1870), au divulgateur de Kant Jules Barni (1861-1870), tous se nourrirent de l’innovation pédagogique helvétique et du vif débat sur les réformes cantonales. Quant au clan des protestants libéraux rassemblés autour de Ferdinand Buisson à Neuchâtel (1866-1870), ils y firent leur propédeutique avant de regagner Paris et d’être appelé par Ferry pour réorganiser l’École française.
Quelles idées, quels concepts, quelles méthodes furent alors empruntés à la Suisse lorsque Buisson s’appliqua à formuler les grandes réformes de l’école primaire obligatoire, gratuite et laïque sous la Troisième République ? Comment et sous quelles formes se définit l’assimilation et la réinterprétation de ces objets étrangers, construits dans un contexte différent, et transférés dans un nouveau contexte au gré des mouvements d’émigration ou des conjonctures intellectuelles (Espagne 1999) ?
Notre thèse sur l’historien et pédagogue fribourgeois Alexandre Daguet (1816-1894) permet d’argumenter ce débat. Rédacteur en chef de L’Éducateur de 1865 à 1890, c’est lui qui pense l’École primaire suisse (romande) de la seconde moitié du XIXe siècle. Lu et consulté par l’élite scolaire française, un réseau transnational se dessine autour de ce personnage central qui fait autorité, et dont la revue publiée en Europe fait l’objet d’emprunts et permet une large circulation des idées pédagogiques hors des frontières nationales.
Une ambition plus feutrée de ce projet est de restituer le processus de structuration d’une mémoire interculturelle helvétique en invitant à « reconnaître les racines étrangères de la nation, souvent voilées dans les mémoires collectives [1] ».
2. Hypothèses
Les protestants libéraux français exilés en Romandie ont assuré une circulation des modèles entre la Suisse et Paris, ces concepts ayant été eux-mêmes réceptionnés, traduits et popularisés par Daguet (et son réseau) soit dans L’Éducateur, soit dans d’autres écrits pédagogiques. Il existerait donc un « moment » helvétique dans la genèse et le contenu des réformes entreprises sous la Troisième République. On peut en outre se demander ce que signifie alors dans ce contexte la notion de mémoire suisse en France, et vice-versa ?
Après la défaite de 1870, Ernest Lavisse, comme tant d’autres intellectuels français, fait le voyage chez le vainqueur afin de cerner ce qui, dans l’éducation allemande, pouvait expliquer la puissance victorieuse des armées prussiennes en 1870. Or il s’avère importun pour la République, animée par de puissants ressentiments, de refonder son modèle éducationnel sur le modèle de l’ennemi héréditaire, tout aussi performant qu’il fut. La Suisse se révèle alors comme un judicieux compromis de « contournement » au modèle scolaire prussien, compromis dans lequel Daguet va jouer un rôle-clé dans le transfert des idées, notamment dans sa position de traducteur, de critique et de diffuseur de la pédagogie germanique.
3. Objectifs
Trois objectifs principaux sont poursuivis :
- Le premier objectif de ce projet cherche à combler un vide historiographique important en produisant une recherche consacrée à l’un des personnages-clé de la période libérale-nationale helvétique. Un accent particulier est porté sur le « Daguet éducateur » (1848-1890), en insistant sur les articulations de son credo pédagogique et les apports pour l’Ecole primaire suisse : réforme globale, apports pédagogiques de l’étranger et construction en miroir, méthode intuitive, lecture personnelle et diffusion des grands pédagogues (Girard, Pestalozzi, Fröbel, Herbart, Basedow, Jacotot, Dupanloup, …), éducation des filles, hygiène scolaire, surcharge des programmes, école et service militaire, condition de l’instituteur, humanisme scolaire, psychologie de l’enfant, …
- Le second objectif consiste à révéler l’ensemble des acteurs de la circulation des idées pédagogiques dans l’espace franco-suisse entre 1848 et 1890. Nous analysons ici la question de l’émigration (exils, voyages, missions, …) comme véhicule de transferts culturels en examinant l’ensemble des points de convergence entre les deux cultures : diffusion et emprunts dans les revues pédagogiques des deux nations, expositions universelles, congrès scolaires, missions pédagogiques, congrès de la paix ou de la morale, émigration forcée, professorat, histoire des traductions, récits de voyages, histoire de l’édition, etc…
- Le troisième objectif consiste à comprendre l’assimilation et la réinterprétation de ces objets étrangers (idées, concepts pédagogiques), construits dans un contexte différent, et transférés dans un nouveau contexte au gré des mouvements d’émigration ou des conjonctures intellectuelles. En d’autres mots, expliquer de quelle manière des éléments pédagogiques conçus par et pour les nécessités politiques, pédagogiques ou idéologiques d’une nation vont se fondre dans les structures radicalement différentes de la nation importatrice.
[1] Joyeux Béatrice, Les Transferts culturels, un discours de la méthode (bilan historiographique, perspectives d’application), Hypothèses. Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, 2002, p. 153.